Lexique: s, t, u, v, … å

SAFTIG
        Exprime un plaisir. Signifie juteux comme un fruit mûr, et par extension, fondant, moelleux, savoureux. De même que 'juteux' a le sens figuré de lucratif, fructueux, rémunérateur (un salaire juteux, un commerce/marché juteux, etc), saftig s'emploie aussi ainsi (saftig handel/gevinst/tall). Mais attention, en français une facture ou une amende peuvent être salées, et non pas juteuses comme en norvégien (saftig bot/regning). Enfin, autre sens figuré de 'saftig': salé, grivois, scabreux (saftige uttrykk, saftig humor).
        Tout ceci ne pose pas de problème, mais on commence à se poser des questions quand on tombe sur 'et saftig brød' ou 'et grovt saftig rundstykke' car le pain ne peut être 'juteux', surtout pas en Norvège. Quand j'entends ou je lis cela, j'ai des flash-back, car le pain peut être juteux et même dégoulinant en France. Par exemple, les mouillettes de mon enfance: allez expliquer ce qu'est une mouillette à un Norvégien, et le plaisir de la tremper dans le jaune d'œuf ! Impossible, c'est trop exotique; il faut avoir vécu ce plaisir, et d'abord, accepter les œufs à la coque, bien coulants, et non pas mollets (bløtkokte) et encore moins durs. De même, combien d'entre vous osent se faire plaisir en trempant leur pain beurré dans la tasse de café au lait, le matin, devant des Norvégiens (ce qu'on appelle 'faire trempette') ?
        Je n'ai jamais osé le faire car je sais que ces Norvégiens me prendraient alors pour un demeuré ou un sauvage. Et ne parlons pas de mettre des bouts de pain dans la soupe… Non, il n'existe pas de pain dégoulinant ou même juteux en Norvège. Comme saftig s'oppose à 'tørr' (sec), on pourrait croire qu'il s'agit d'un pain qui n'est pas sec, pas rassis. Mais ce n'est pas le cas: un pain frais n'est pas forcément saftig. L'expression est réellement intraduisible en français. Je choisis donc de croire que c'est un pain qui n'a pas un goût de carton, comme certains pains norvégiens (pour moi).
        Autre expression qui me pose problème: 'en saftig biff'. Là, je laisse la parole à Roland Barthes (dans Mythologies, 1956):
« Le sanguin est la raison d'être du bifteck : les degrés de sa cuisson sont exprimés, non pas en unités caloriques, mais en images de sang ; le bifteck est saignant (rappelant alors le flot artériel de l'animal égorgé), ou bleu (et c'est le sang lourd, le sang pléthorique des veines qui est ici suggéré par le violine, état superlatif du rouge). La cuisson, même modérée, ne peut s'exprimer franchement ; à cet état contre-nature, il faut un euphémisme : on dit que le bifteck est à point, ce qui est à vrai dire donné plus comme une limite que comme une perfection. Manger le bifteck saignant représente donc à la fois une nature et une morale. Tous les tempéraments sont censés y trouver leur compte, les sanguins par identité, les nerveux et les lymphatiques par complément. […] Comme le vin, le bifteck est, en France, élément de base, nationalisé plus encore que socialisé ; il figure dans tous les décors de la vie alimentaire : plat, bordé de jaune, semelloïde, dans les restaurants bon marché ; épais, juteux, dans les bistrots spécialisés ; cubique, le cœur tout humecté sous une légère croûte carbonisée, dans la haute cuisine ».
        On remarquera que Barthes propose 3 traductions dans ce contexte: saignant, juteux, et humecté. En Norvège, la viande est très rarement saignante, et, presque toujours un peu trop cuite, elle n'est plus juteuse: l'hygiène norvégienne veut que « Pass på at kjøtt er gjennomstekt ». Mais on la nappe de sauce et du jus de cuisson pour la qualifier de saftig. Avec nos steaks saignants, nous sommes probablement des sauvages manquant d'hygiène… Et ne parlons pas aux Norvégiens de nos omelettes 'baveuses'.
        Et pourtant, saftig est une toujours qualité nationale. On peut lire par ex., « Den norske makrellen er kjent for å være ekstra stor og saftig. » Qui aurait cru que 'juteux' est aussi culturellement marqué ? Pour terminer, ajoutons que cette discussion est bientôt obsolète: faire trempette est une pratique qui tend à disparaitre car on n'apprend plus aux enfants à tremper une tartine beurrée dans un bol de cacao le matin (trop compliqué, plus simple avec le bol de céréales); de même pour les mouillettes dans l'œuf à la coque (plus simple avec un œuf dur). Quant au steak, il nous faut l'oublier: saignant ou pas, il est devenu un problème écologique. Enfin, le maquereau norvégien, surpêché, disparait petit à petit…
PS: Proust trempait un madeleine dans sa tasse et non pas un bout de pain. Juteuse madeleine !

SPADE
        C'est comme une pelle, mais aussi comme un chat puisque 'appeler un chat un chat' se dit 'kalle en spade for en spade'. La pelle norvégienne n'est pas vraiment une pelle (ni même un chat): elle a un manche court qui se termine par une poignée. Il faut donc se courber et se casser l'échine/le dos pour s'en servir, d'où les conseils des médecins de ne pas la manier trop longtemps, de ne pas en abuser sous peine de se retrouver aux urgences, puis en arrêt-maladie. En France, pas de pelle à poignée, ni de poignée de pelle. Une pelle française a un manche long, une lame arrondie et légèrement pointue à l'avant, on la pousse avec les jambes – surtout les genoux (se souvenir des exceptions: choux. bijoux, genoux, cailloux, hiboux)–, et on garde le dos droit quand on travaille avec: tout est dans le jeu de jambes. On peut pelleter ainsi plusieurs heures de suite sans se retrouver aux urgences. C'est donc une vraie pelle. Pas grand chose de commun avec la norvégienne. Il faut vraiment être norvégien pour qualifier de 'pelle' ce truc à poignée qui vous casse les reins vite fait bien fait. Aussi est-ce à regret que je traduis 'spade' par 'pelle', mais je n'ai pas le choix…
        Cette pelle qui n'est pas une pelle me fait penser aux premières lignes de 'Dialogues d'exilés' de Bertold Brecht: – « LE GRAND : Dans ce pays, la bière n'est pas de la bière, mais les cigares non plus ne sont pas des cigares, ça s'équilibre ; par contre, pour y entrer dans ce pays, il vous faut un passeport qui soit un passeport. » (texte écrit par Brecht en exil: commencé en Finlande en 1940 et jamais achevé: À Helsingfors, au buffet de la gare, deux Allemands, Ziffel, un physicien et Kalle, un ouvrier, chassés de leur pays par le régime, parlent autour de verres de bière, à propos de la philosophie de Hegel, du rôle des vertus civiques, de la nécessité de l'ordre, des méthodes d'éducation, du plaisir que la pensée procure, et de la politique. A lire absolument!)

VAKTMESTER
        Bien sûr, traduit par 'concierge' dans les dictionnaires, mais dans l'inconscient collectif des Norvégiens et des Français, ces deux mots ne recouvrent pas la même réalité, ce qui pose quelques problèmes.
        Le vaktmester est un personnage respecté dans la société norvégienne, c'est un homme, un homme à tout faire qui est diplômé pour ce faire (filière au lycée technique: bygg og anleggsfag, linje for driftsteknikk). Il s'occupe de la chaudière, effectue de menus travaux de plomberie, d'électricité, de réparation et d'entretien des bâtiments dont il a la charge, il déblaie la neige, etc. C'est un technicien habillé en bleu de chauffe (qui est de couleur orange en Norvège) et avec un tournevis ou une clef à molette à la main.
        Il n'a pas grand chose à voir avec un simple portier, et encore moins avec la concierge française, qui est une femme, personnage mythique des immeubles d'antan, qui vivait dans sa loge du rez-de-chaussée de l'immeuble, qui épiait les allées et venues des habitants, leur montait le courrier, colportait les ragots, nettoyait les escaliers (le balai était son principal outil), et sortait les poubelles. Il faut noter que de moins en moins d'immeubles ont une concierge, seule une petite minorité en a encore une en France (surtout à Paris), et on ne peut donc plus 'laisser les clés chez la concierge'.
        Deux univers différents. Opposition de sexe, de fonction, d'outillage et d'époque dans ces deux images. Pourtant, un bon vaktmester est 'bavard comme une pipelette', car s'il doit bien connaitre les bâtiments dont il s'occupe, il doit aussi bien en connaitre les habitants pour faire au mieux son travail. C'est là le seul point de rencontre de ces deux personnages, avec, comme corollaire, leur rôle dans les séries télévisées.
        Problème des mots (et dans notre cas, des traductions) qui vieillissent avec l'évolution de notre société. Que faire ? Traduire par 'Agent de maintenance du bâtiment', ce qui est un peu lourd et fait carte de visite ? Non. On choisira « gardien(ne) d'immeuble », qui est le titre que les concierges se donnent maintenant.
Note: 'Bavard comme une pipelette': d'après le petit Robert, «1870, ce mot vient de Pipelet, nom d'un ménage de portiers dans 'Les mystères de Paris', d'Eugène Sue». Si vous n'avez pas encore lu ce grand roman du XIXe, lisez-le vite: super roman de gare socialiste comme on n'en fait plus. Vaut le déplacement !