Editorial, printemps 21: soldes de printemps

      Les Français de Norvège peuvent constater en relevant leur boite au lettres électronique que les élections approchent et que les soldes de printemps battent leur plein. Certains soldent aux électeurs des offres mirobolantes. Pour un prix dérisoire (un seul bulletin de vote), on leur offre des promesses, des formules, et des mots terriblement percutants. Exemples:

1.     Janvier. J'ai reçu, il y a peu, une pub électorale de J-L. Mélanchon. Après avoir remercié de leur soutien 'les compatriotes de l'étranger', il expose très brièvement son programme électoral sous le titre « Redonnons le goût du futur à notre peuple » (sic). Je sursaute: "notre peuple" ? Qui se cache derrière ce 'nous de majesté', qui parle de "notre peuple" ? Qui possède ce peuple (souverain ?) ? Un Louis XVI insoumis ? Diable, va-t-on revenir, en mai, à l'ancien régime ? Vite, lire la suite ! « L'important, c'est le programme… Je résume sa philosophie générale : l'harmonie des êtres humains entre eux et avec la nature.» (sic) Biblique ! J'en tombe à la renverse. Il aurait pu écrire en encore plus bref: "Résumé du programme : le paradis sur terre". Pourquoi pas ? Il a probablement eu un de ses très rares moments de timidité. Que peut-on promettre de plus pour que ce programme remporte l'adhésion de tous ? Rien. C'est tout bonnement super-génial.
2.      Février. Reçu aujourd'hui la pub de LREM (macronistes), qui commence étrangement par « Faites le choix du progressisme et de l'engagement ». Ils s'adressent donc aux catholiques de droite ! 'Progressisme' est un terme inventé et largement utilisé par les catho traditionalistes, qui se déclarent opposés à la "pensée unique du progrès". Je sais, le mot a été repris récemment, à plusieurs sauces: les progressistes racialistes, les néo-progressistes (néo-identitaires), et une extrême-droite qui préfère parfois remplacer "populisme" par "progressisme" car ça fait plus positif. A part cela, LREM reprend l'antienne de Macron, le candidat qui se déclarait "issu de la société civile": « Nos marcheuses et nos marcheurs sont, pour la plupart, des primo-engagés en politique ». En d'autres termes, on nous propose du sang neuf pour remplacer le linge sale, les gens ayant déjà servi. C'est pourquoi on nous « invite à participer massivement à ce scrutin et à soutenir les candidats qui portent les valeurs du progressisme ». Mystérieuses valeurs de ce concept que Macron souhaite dévoyer pour mieux occulter toute question sur son bilan !
     J'ai reçu aussi ce même jour la pub de leur allié, le MoDem, "message d'espérance et invitation à l'engagement". Après avoir formulé une série de souhaits (ni programme, ni promesse: "nous souhaitons"), le MoDem nous « invite à un dialogue citoyen, en toute simplicité, en toute sincérité. » Les démocrates-chrétiens n'essaient pas de nous faire croire que le Père Noël va enfin arriver, ce que j'aime assez. J'espère que ça va durer.
      Fin février. Pas reçu de pub électorale cette semaine, mais reçu le numéro 26 du magazine de de ma caisse de retraite complémentaire, "Les nouvelles de l'Ircantec" ("le magazine pour bien vivre sa retraite"). Titre de la rubrique 'Evasion' : "EN SCANDINAVIE, IL EN FAUT PEU POUR ÊTRE HEUREUX". Ambigu ! Texte sous ce titre: « FRILUFTSLIV: vivre à l'air libre. L'amour et le respect de la nature, voilà ce qui motive les adeptes du Fri-luft-sliv (à prononcer en trois temps). Parce que chaque instant passé à randonner en montagne, à contempler un fjord, ou à camper au cœur d'une forêt est une expérience qui permet à chacun de savoir où il en est. Attrapez votre sac à dos, enfilez des chaussures de marche et suivez votre boussole jusqu'à la forêt la plus proche. » Une mauvaise traduction de "friluft" ('plein air', et non 'air libre') + un titre trop accrocheur pour dire que "Ut på tur, aldri sur", ce que Paul Fort écrivait "Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite, cours-y vite !".
3.       Mars. D'autres pubs électorales arrivent. Elles disent plus ou moins toutes la même chose, veulent défendre la même chose car mondiales : elles sont envoyées dans tous les pays de la planète. Difficile de s'y retrouver, d'autant plus que, sur l'une d'entre elles, la transition écologique est devenue "bifurcation écologique".
     


Editorial, août 20: remaniements

        2020, année dramatique. Le plus dramatique, de loin, reste la crise économique et sanitaire due au Covid-19, crise qui perdure.
        Moins dramatiques ont été les remaniements ministériels en France et en Norvège. Ici, en fin janvier, le départ de l'extrême-droite (FrP) a mis fin à la valse des ministres de la justice (6 en 6 ans), mais le gouvernement Solberg reste solidement ancré bien à droite. Les municipales de septembre 19 avaient montré une légère poussée de la gauche et des écologistes, ainsi que de la Norvège périphérique. Pour bien montrer qu'elle avait entendu le message, Erna Solberg a créé un curieux ministère fourre-tout, avec une responsable 'de la politique régionale et des relations avec les collectivités territoriales, de la transition électronique, de la protection de la vie privée, et de la politique à l'égard des minorités nationales, auprès du ministère des communes et de la modernisation ("Distrikts- og digitaliseringsministeren har ansvaret for styret av regional- og distriktspolitikk, IT-politikk, elektronisk kommunikasjon, personvern og politikken overfor samer og nasjonale minoriteter i Kommunal- og moderniseringsdepartementet"). On peut avancer que ce remaniement de janvier a surtout été cosmétique, et a reflété une volonté de ne rien changer malgré le départ de l'extrême droite. Erna répète sans arrêt qu'elle est globalement satisfaite de son action, et que la Norvège devrait l'être aussi.
        En France aussi, remaniement ministériel, en juillet. Cosmétique, là encore, malgré le résultat des municipales. L'ancien 1er ministre, énarque de droite, est remplacé par un nouveau 1er ministre, énarque de droite. Macron a déclaré dans son discours à la nation: "On ne change pas de cap, on change de méthode". Le cap ne change pas vraiment, en effet, avec ce gouvernement de centre-droit un peu moins juppéiste et un peu plus sarkosyste, selon les journalistes (mais 'giscardo-sarkosyste' selon de nombreux députés LRM). Jean Castex a une mission d'éducateur: il doit "discuter sans relâche avec les partenaires sociaux" pour leur faire accepter plan de relance et réformes diverses. Macron était jugé comme trop arrogant quand il répétait que ce qu'il proposait était nécessaire et qu'il y avait seulement un problème de pédagogie. Le message était reçu par les Français comme quoi ils étaient jugés un peu trop cons de ne pas comprendre pleinement les bienfaits du macronisme. Castex se montrera plus patient, et il est perçu comme moins hautain grâce à son authentique accent du sud-ouest. Cet accent est certainement son principal atout: il lui permettra de ralier une grosse frange populiste, car avec un tel accent, on ne peut pas faire partie de l'élite parisienne.
        Le nombre record de ses membre constitue l'une des autres nouveautés du nouveau gouvernement: 43 ministres et secrétaires d'Etat (21 hommes et 22 femmes) ! Auprès de la ministre de la transition écologique, il y a maintenant une secrétaire d'Etat chargée de la biodiversité, et une ministre chargée du logement. "Avec ces 3 femmes, les écolo-bobos ont leur compte" a-t-on dit à Paris (qui a réautorisé l'emploi de pesticides !).
        Une dernière nouveauté est le ministre de la justice, Eric Dupond­Moretti qui a écrit et n'a cessé de claironner: «Nous vivons une époque avec laquelle j'ai un peu de mal. Nous sommes dans un temps de médiocrité absolue, hyper-moraliste et hygiéniste». Il cogne toujours fort sur les juges, dénonce leur soumission à l'air du temps, et veut supprimer l'Ecole nationale de la magistrature. «On dit que je terrorise les juges. C'est faux, je terrorise les cons», revendique-t-il. Avec ce ministre au milieu de tous les cons et les médiocres, les Français vont enfin découvrir ce qu'est l'arrogance. Il était temps !

    Notes: Il n'existe pas d'hôtel de Beauvau à Oslo, et donc pas de ministère de l'intérieur en Norvège. Comment font-ils pour survivre ? C'est le ministre des communes et de la modernisation qui assure le gros des fonctions de ministre de l'intérieur. Comment fait Erna pour survivre avec aussi peu de ministres (19 contre 30 pour Castex) ? Mystère. Mais elle survit assez bien… Pas d'ENA en Norvège ! Est-ce donc le foutoir, ici ? Comment font-ils pour sélectionner leurs élites ? Accent du terroir et politique: enfin un même combat dans nos 2 pays après ce remaniement !


Editorial, oct. 19: début de campagne

        Début octobre 2019, je reçois dans ma boite un courriel de l'ASFE, organisme que je ne connaissais pas. L'ASFE est l'Alliance Solidaire des Français de l'Etranger, et explique dans son courriel qu'elle a un sénateur (en réalité, une femme). Ça y est, on commence à préparer les élections de 2020 ! Super ! Je rappelle au passage que 2020 est l'année des élections locales : municipales en France, en mars, et des conseillers consulaires à l'étranger, en mai. Une fois élus, ces 'grands électeurs' (maires et conseillers consulaires) éliront les sénateurs – dont les 12 sénateurs représentant les Français de l'étranger.
       Comme je suis un type curieux et que je n'avais jamais entendu parler de cette 'alliance', je vais voir de quoi il s'agit. Bien sûr, en lisant sur leur courriel que Mme « Evelyne Renaud-Garabedian est Sénateur », j'ai compris que cette 'alliance' représente des conservateurs, pour qui une sénatrice ne peut qu'être la femme d'un sénateur et qui trouvent insupportable la féminisation des noms de métiers et des titres. Où va notre belle langue française ? Mais je ne sais pas encore si ces conservateurs-là représentent la droite ou l'extrême-droite, ni de qui ils sont solidaires (conservateurs, traditionalistes, salafistes ?). Je suis curieux.
       L'ASFE se présente ainsi sur son site : « L'Alliance Solidaire des Français de l'Etranger (ASFE) est un mouvement politique indépendant dédié aux Français de l'étranger. Ces Français ont des besoins et des aspirations légitimes et variés : l'école de leurs enfants, leurs retraites, la santé et la sécurité de leur famille… Nous pensons que nos intérêts ne sont pas suffisamment défendus en France, où pourtant les décisions prises continuent de nous affecter. Nous pensons que cela tient au fait que les Français de l'étranger ne sont pas suffisamment entendus ni compris, car non défendus dans une optique indépendante des partis politiques nationaux. Ces derniers ne voient souvent les Français de l'étranger que comme des réserves de voix, à mobiliser à la veille des élections. »
       En lisant cette prose, le comprends : L'ASFE veut se mobiliser pour 'la France des oubliés'… Marine Le Pen s'est forgée politiquement sur cette « France des oubliés », dont elle s'érige en porte­voix avec un certain succès. Politiquement, ces oubliés sont des Français qui se reconnaissent peu dans les catégories classiques. Ils se définissent moins 'de gauche', 'de droite', 'du centre', 'progressistes' ou 'conservateurs' que la moyenne des Français. Ils s'intéressent peu à la politique, et ils ont une forte défiance envers les responsables et les partis politiques. D'où l'intense besoin de ce « mouvement politique indépendant des partis politiques », que représente l'ASFE, parmi les Français de l'étranger.
        Comme il me semble que le Rassemblement National n'a pas de sénateurs, je vais le vérifier sur le site du sénat (senat.fr). Je ne me trompais pas : il n'y a pas de groupe politique RN, et le plus gros groupe est le groupe LR : 144 sénateurs avec les membres apparentés et rattachés. Je m'aperçois que sur le site du sénat, pour consulter la page 'liste des Sénatrices', il faut cliquer sur le lien 'liste des femmes Sénateurs' ! Mais le site du sénat n'indique pas si on doit dire et écrire 'une' ou 'un' femme Sénateur…Où va notre belle langue française ? Je poursuis un peu sur cette page, et fais un petit sondage. Quand elles sont inscrites sur un groupe à droite, les femmes s'y présentent comme 'Sénateurs' : elles sont donc androgynes (mi-hommes, mi-femmes) ou selon l'affreux néologisme, 'non-genrées'. Mais inscrites sur un groupe à gauche, elles s'y présentent comme 'Sénatrices'. Cela confirme bien mon intuition de départ. Et moi qui croyais qu'on était en 2019 ! Je dois rêver… Au fait, le Sénateur Evelyne R-G est rattaché(e) au groupe Les Républicains ; rattachement administratif, il(elle) n'est donc pas encarté(e) LR.
        Début de campagne électorale, donc, pour 'nos élus de proximité'. L'UFE (Union des Français de l'étranger) va elle aussi bientôt partir en campagne, et affirmer une fois de plus qu'elle est une union apolitique, et qu'elle ne soutient aucun parti politique même si sur les 6 sénateurs qu'elle a fait élire, 5 sont LR et 1 est UDI. Rappelons qu'il y aura aussi en 2020 des élections municipales en France. D'après Le Monde et d'autres journaux, pour les municipales de 2020, les maires de droite redoutent les étiquettes. Après les faibles scores de LR aux européennes, nombre d'élus sortants ne revendiquent plus l'affiliation à leur parti et misent sur la carte locale : LR n'est pas une étiquette très porteuse, et beaucoup se présenteront sans étiquette, car, comme ils le disent : « Jusqu'à présent l'étiquette était un élément d'identification important vis-à­vis des électeurs. Aujourd'hui, les repères ont changé ». En d'autres termes, il vaut mieux brouiller les pistes et utiliser des paravents pour embrouiller les électeurs : pour être élus, avançons cachés !
        Dans cette campagne électorale de 2020, certaines listes de conseillers consulaires (ou municipaux) se présenteront donc comme sans étiquette, liste d'union, liste indépendante, liste conviviale, liste d'entraide, liste de défense des intérêts (plus ou moins légitimes), c.à.d. des listes faussement œcuméniques. Faussement, car il n'y a pas de groupe œcuménique au Sénat, comme chacun le sait. Cette campagne risque donc d'être une affligeante partie de cache-cache. Et on se plaindra ensuite une fois de plus du manque de participation de tous ceux qui n'ont ni envie ni le temps de jouer à cache-cache, à l'étranger, on regrettera le nombre élevé des abstentions de tous ceux qui n'ont pas envie de faire élire un(e) androgyne. A suivre…
                Pierre

⇐ éditoriaux 2017-18